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Le grand sommeil

Dernière mise à jour : 10 août 2023

De ceux qui nous déchaînent à ce qui nous enchaîne.


Après un conte de fée sur un grand Monsieur extraordinaire,

voici une fable douce-amère, sur un petit manipulateur ordinaire.

Parce que ma vie et mon métier m'invitent à observer, souvent, la puissance terrifiante des soumissions consenties...




C'est une fin de journée d'été plutôt tranquille. Rien ne laisse supposer l'orage qui va éclater.


ELLE (calme et sombre) - Je n’en peux plus. Je te le dis simplement, avant de le hurler : Je n’en peux plus, je vais craquer !

LUI - Ca y est, c’est reparti…

ELLE - Oui, c’est important que tu m’entendes, parce que cette fois-ci, j’ai pris conscience que ça allait trop loin.

LUI (un peu dédaigneux) - C’est hallucinant cette requête permanente sur l’écoute et l’attention à toi : non seulement je t’entends, mais je peux te dire que je t’écoute en permanence. Tu as voulu que l’on s’unisse, je suis près de toi en permanence, je m’intéresse à tout ce que tu racontes, des choses intéressantes aux plus absurdes niaiseries. Je crois bien que je ne peux pas être plus près de toi, même nos amis envient notre symbiose !

ELLE - C’est bien ça que je te reproche, c’est l’absence de dosage : quand j’ai vraiment besoin d’être écoutée, tu m’abreuves de milles sujets qui ne m’intéressent pas tant que ça. Et quand j’ai besoin d’un peu d’intimité, de parler tranquille à une copine ou bien à mes parents, je sais que tu écoutes aux portes. J’en suis sûre, à maintes reprises, j’ai bien constaté que tu avais tout capté de mes petits secrets. C’est ça, pour toi, vivre ensemble en confiance ?

LUI (légèrement perfide) - Si tu n’avais rien à cacher, je suis sûre que tu t’en ficherais.

ELLE - Certainement pas, c’est une question de discrétion, de respect et même d’éthique.

LUI - Revoilà les grands mots, en l’occurrence, je ne fais rien que tu ne m’aies au préalable autorisé.

ELLE (qui reprend des couleurs et lève enfin les yeux) - Trop facile, au fil des ans, tu gagnes du terrain, tu fais le bon garçon, tu endors ma vigilance, et je me sens de plus en plus empêtrée dans tes filets.

LUI - A toi de voir, je ne te retiens pas.

ELLE (interdite) - ….

LUI – Ah, tu fais moins la maline, une fois au pied du mur !

ELLE (devenue blême, comme médusée) - ….

LUI (toujours aussi immobile et calme, posté au coin de la table) - C’est sérieux, si tu ne peux plus me supporter, assume, prends tes clics et tes clacs, va voir ailleurs. Mais je me demande bien comment tu vas faire pour te débrouiller sans moi. Crois bien que je t’observe effectivement dans tes moindres faits et gestes. Tu me consultes pour tout et n’importe quoi ! On dirait une toute petite fille qui ne sait pas se débrouiller sans son petit Papa. Même en vacances, tu ne peux faire le moindre pas sans me solliciter : regarder la météo, l’heure des cinés, à quelle heure ce serait bien d’aller au marché en fonction du trafic, de combien tu peux encore te délester niveau fric… Objectivement, si je te suis devenu aussi insupportable, ça relève du masochisme de trainer encore avec moi, parce que tu es loin d’avoir décrété l’abstinence, ma jolie.

ELLE (tremblante) - Ne m’appelle pas ma jolie ! Arrête tes flatteries, c’est devenu tellement artificiel et grossier !

LUI - C’est ça, grossier, traite-moi d’escroc, tant qu’à faire ! Vas-y, lâche-toi, si tu savais comme ton avis glisse sur moi.

ELLE (son regard repart dans le vague) - Avant de te connaître, j’avais des idées, un avis, des pensées. J’avais du vrai temps libre, je lisais plein de bouquins, je prenais même le temps de téléphoner. Depuis que tu t’es installé dans nos vies, on est tout engourdis. J’ai même l’impression que tu m’as volé mes enfants.

LUI (impassible, mais on sent en dedans une sorte de sourire en coin) - Ah bon, vraiment, on va aller leur demander leur avis, parce que je constate qu’ils ont l’air beaucoup mieux avec moi qu’avec toi, Madame Rabat Joie.

ELLE - Ca, c’est lâche et petit.

LUI - Oui, mais c’est la vérité, ma chérie.

ELLE (gesticulant, elle scande toutes ses phrases de mouvements affolés) - Il faudrait que j’en parle à un psy, de cette manière que tu as de remettre en cause qui je suis. A chaque fois que je m’éloigne d’un pas, tu oses me demander de me représenter, comme si j’avais pu changer de sexe ou bien de nationalité en allant faire pipi. C’est un truc à rendre fou, ce contrôle permanent de mon identité, ça rappelle les heures les plus sombres de l’histoire, vraiment, ça me donne envie de pleurer !

LUI - Mais tu sais bien que si je fais ça, qui en plus ne m’amuse pas des masses, c’est pour ta sécurité et rien que ta sécurité, mon bébé.

ELLE - N’importe quoi, mon identité, je n’en ai qu’une, c’est même ce que j’ai de plus précieux au monde. Je ne vois pas comment on pourrait m’en dépouiller.

LUI (un peu pontifiant, tellement sûr de son fait) - Berce toi d’illusion si tu veux, continue à faire l’irresponsable ; moi je te dis que tu devrais te méfier et c’est pour ça que je me permets, juste un peu, de te protéger. Franchement c’est pas grand-chose, juste l’affaire de quelques questions et de quelques secondes, tu ne vas pas en faire tout un plat… Y’a pas plus grave que ça dans ta vie ? Sérieusement…

ELLE (visiblement touchée et amoindrie par le propos, emmurée dans ses paradoxes) - ….

LUI - Hein, hein, tu vois, tu ne trouves rien à rétorquer.

ELLE - Je suis fatiguée, tu m’as encore mis la tête au carré. Je voudrais que tu ne dormes pas près de moi ce soir, j’ai besoin de réfléchir.

LUI - Comme tu voudras, mais qui va te réveiller, si je ne suis pas là ?

ELLE - Je me débrouillerai. Ta présence m’est devenue trop odieuse.

LUI - Tu en es sûre ?

ELLE (blanche comme un drap, éreintée, presqu’ailleurs déjà) - Je me débrouillerai, je te dis. En attendant, je veux juste réussir à dormir.

LUI (toujours à l’angle de la table, calme, impassible et souverain) - Alors, puisque c’est ce que tu veux, je te propose une petite berceuse, ma jolie : en fermant tes beaux yeux dans cette lumière bleue, avec moi lové bien au creux de ta main, dis-« gital » cent fois, puis mille fois le mot-« bile » et tu ne t’en feras plus. Tout tranquillement, je te le promets, dans un profond sommeil, tu finiras par sombrer...


Photo tirée du magnifique jeu Dixit

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